Nous savons depuis longtemps que la sĂ©curitĂ© de la PlayStation 2 est quelque chose de particuliĂšrement complexe. Sony ne sâĂ©tait pas contentĂ© de protĂ©ger les disques : une bonne partie du lecteur, de lâauthentification des jeux et du chiffrement reposait sur plusieurs Ă©lĂ©ments Ă©troitement liĂ©s entre eux.
MalgrĂ© plus de 25 ans de recherches, de puces, dâexploits et de bidouilles en tout genre, une piĂšce importante du puzzle rĂ©sistait encore : le firmware des premiers MechaCon Ă©quipant les PS2 Fat.
AprÚs quatre années de travail, le chercheur canadien connu sous le pseudonyme DiscoStarslayer, aidé par Libby, est finalement parvenu à extraire le contenu du CXP102064.
Et ce nâest clairement pas une petite dĂ©couverte.
đ LE MECHACON, CâEST QUOI ?
Le MechaCon, pour « Mechanics Controller », est bien plus quâune simple puce de sĂ©curitĂ©.
Il intervient dans le fonctionnement du lecteur optique : contrĂŽle du laser, mise au point, rotation du disque, ouverture du tiroir et communication avec les autres composants de la console.
Mais il participe également à :
â lâauthentification des disques originaux ;
â la gestion des rĂ©gions ;
â la protection contre les disques copiĂ©s ;
â la technologie MagicGate des cartes mĂ©moire ;
â le dĂ©chiffrement des exĂ©cutables protĂ©gĂ©s KELF ;
â diffĂ©rentes Ă©tapes nĂ©cessaires au dĂ©marrage des jeux.
En clair, câest lâun des vĂ©ritables gardiens de la PlayStation 2.
Sur ces anciens modĂšles, le code est gravĂ© dans une Mask ROM directement intĂ©grĂ©e au silicium lors de la fabrication. Ce nâest pas une mĂ©moire flash classique que lâon peut simplement brancher sur un programmateur pour en lire le contenu.
Pour rĂ©cupĂ©rer ces informations, il fallait littĂ©ralement aller les chercher Ă lâintĂ©rieur de la puce.
đŹ QUATRE ANS POUR OUVRIR UN VERROU DATANT DE 1999
DiscoStarslayer a dĂ» dĂ©capsuler chimiquement le CXP102064, câest-Ă -dire retirer son boĂźtier afin dâexposer directement le die en silicium.
Il a ensuite fallu photographier sa surface au microscope, analyser ses circuits, réaliser des dumps optiques et tenter de reconstituer ce qui était physiquement gravé dans la puce.
Ces premiers dumps Ă©taient encore imparfaits, mais ils ont permis Ă Libby de dĂ©couvrir une faille conduisant finalement Ă une mĂ©thode dâextraction assistĂ©e par logiciel.
Nous ne parlons donc pas dâun simple programme lancĂ© depuis une carte mĂ©moire. Câest lâaboutissement de quatre annĂ©es de rĂ©tro-ingĂ©nierie matĂ©rielle et logicielle.
Les MechaCon plus récents, surnommés « Dragon » et basés sur une architecture ARM, avaient déjà été étudiés. Des outils comme MechaPwn permettent notamment de modifier certains paramÚtres de région et de sécurité sur les consoles compatibles.
Mais les premiĂšres gĂ©nĂ©rations, basĂ©es sur lâancienne architecture SPC970 et Ă©quipĂ©es notamment du CXP102064, Ă©taient restĂ©es beaucoup plus mystĂ©rieuses.
Câest ce verrou qui vient enfin de sauter.
â ïž CE QUE CETTE DĂCOUVERTE PERMET⊠ET CE QUâELLE NE PERMET PAS ENCORE
Il faut malgré tout remettre les choses dans leur contexte.
Le firmware a Ă©tĂ© extrait, ce qui va permettre aux dĂ©veloppeurs de lâĂ©tudier beaucoup plus prĂ©cisĂ©ment. Mais cela ne signifie pas que toutes les fonctions du MechaCon sont dĂ©jĂ entiĂšrement comprises, ni que toutes les PS2 peuvent dĂ©sormais ĂȘtre dĂ©verrouillĂ©es avec un simple fichier.
Cela ne signifie pas non plus que lâon peut dĂ©jĂ retirer la puce ou remplacer le lecteur optique par un petit Raspberry Pi.
Pour le moment, il sâagit surtout dâune immense base de travail.
Les développeurs vont pouvoir analyser le code, rechercher de nouvelles failles, mieux comprendre les échanges entre le MechaCon, le lecteur et la carte mÚre, mais aussi essayer de reproduire certaines de ses fonctions.
Câest Ă partir de lĂ que les choses pourraient devenir particuliĂšrement intĂ©ressantes.
đ§ VERS UN REMPLACEMENT MODERNE DU LECTEUR OPTIQUE ?
Ă terme, ce travail pourrait aider Ă dĂ©velopper un vĂ©ritable Ă©mulateur de lecteur optique, ou ODE, capable de remplacer le bloc dâorigine tout en reproduisant correctement les rĂ©ponses attendues par la console.
On peut Ă©galement imaginer, dans le futur, un petit circuit basĂ© sur un FPGA, un microcontrĂŽleur ou pourquoi pas un Raspberry Pi, capable dâĂ©muler une partie du comportement du MechaCon ou de servir dâinterface avec un stockage moderne.
Mais attention : nous en sommes encore au stade de la possibilitĂ© technique, pas du produit terminĂ© et prĂȘt Ă installer.
Entre extraire un firmware, comprendre toutes ses fonctions et fabriquer une solution fiable compatible avec les différentes révisions de cartes mÚres, il reste énormément de travail.
MalgrĂ© tout, cette dĂ©couverte pourrait devenir une vĂ©ritable aubaine pour la prĂ©servation, notamment lorsque les lecteurs optiques et les blocs laser finiront par ĂȘtre trop usĂ©s pour ĂȘtre rĂ©parĂ©s ou remplacĂ©s.
Car un lecteur de PS2 ne se contente pas dâenvoyer les donnĂ©es dâun jeu Ă la console. Il doit Ă©galement reproduire les mĂ©canismes dâauthentification et toutes les rĂ©ponses attendues par le systĂšme.
Câest prĂ©cisĂ©ment pour cette raison quâil est bien plus difficile de remplacer complĂštement le lecteur dâune PS2 que celui de certaines autres consoles.
đŸ LES MODCHIPS PS2 ONT-ILS ENCORE UN INTĂRĂT AUJOURDâHUI ?
Personnellement, jâai abandonnĂ© depuis longtemps lâinstallation des modchips sur PlayStation 2.
Et pourtant, jâen ai installĂ©.
Mais quand on connaßt le nombre de fils à souder, les points parfois minuscules, les différences entre les nombreuses révisions de cartes mÚres et les risques liés à une mauvaise installation, on finit forcément par se demander si cela en vaut encore vraiment la peine.
Entre Free McBoot, les cartes mĂ©moire modifiĂ©es, les disques durs internes sur les PS2 Fat, OPL, le chargement par le rĂ©seau et les diffĂ©rentes solutions apparues au fil des annĂ©es, la puce traditionnelle a perdu une grande partie de son intĂ©rĂȘt pour une utilisation courante.
Elle conserve Ă©videmment quelques avantages, notamment pour lancer directement des jeux importĂ©s ou des disques gravĂ©s. Mais le rapport entre le temps dâinstallation, les risques pris sur la console et lâutilisation rĂ©elle nâest plus du tout le mĂȘme quâil y a vingt ans.
Si cette découverte permet un jour de proposer une solution plus propre, plus simple et moins invasive, là , nous pourrions réellement entrer dans une nouvelle génération de modifications pour la PS2.
Exit les dizaines de fils à tirer dans la console et les installations interminables. On pourrait imaginer un petit module moderne prenant directement en charge le stockage et certaines fonctions normalement assurées par le lecteur.
Mais encore une fois, ce jour nâest pas encore arrivĂ©.
Cette découverte ouvre une porte. Elle ne nous livre pas encore ce qui se trouve derriÚre.
đ ïž BIEN PLUS QUâUNE HISTOIRE DE PIRATAGE
Comme toujours, certains viendront nous faire leur petit « gneugneu, câest uniquement pour lancer des jeux copiĂ©s ».
Mais quand on sait combien dâĂ©diteurs ont disparu, combien de licences sont aujourdâhui perdues dans la nature et combien de jeux ne seront probablement jamais rééditĂ©s ni exploitĂ©s Ă nouveau, cet argument devient vite trĂšs limitĂ©.
Il ne faut pas oublier non plus que les supports physiques ne sont pas éternels.
Les lecteurs optiques fatiguent, les blocs laser meurent et les disques eux-mĂȘmes finiront tĂŽt ou tard par se dĂ©grader. Dans ces conditions, continuer Ă faire fonctionner les jeux autrement nâest pas seulement une question de confort : câest une vĂ©ritable nĂ©cessitĂ© pour la prĂ©servation.
Soyons rĂ©alistes : tous les anciens jeux ne reviendront pas dans une compilation, un remaster ou sur un service dâabonnement.
Certains resteront dĂ©finitivement bloquĂ©s sur leur support dâorigine Ă cause des droits, de la disparition de leur Ă©diteur, de licences devenues impossibles Ă nĂ©gocier ou tout simplement parce quâils ne reprĂ©sentent plus un intĂ©rĂȘt commercial suffisant.
Le jour oĂč ces disques et ces lecteurs ne fonctionneront plus, on fera quoi ? On laissera disparaĂźtre ces jeux au nom de la lutte contre le piratage ?
Alors oui, si cette dĂ©couverte permet demain de remplacer un lecteur mort, dâĂ©muler correctement son fonctionnement ou de continuer Ă faire tourner des jeux qui ne sont plus commercialisĂ©s depuis vingt ans, ce sera une vĂ©ritable aubaine.
La prĂ©servation ne consiste pas Ă attendre gentiment quâun Ă©diteur veuille bien nous revendre, pour la quatriĂšme fois, les quelques titres les plus rentables de son catalogue.
Elle consiste aussi Ă prĂ©server tout le reste : les jeux oubliĂ©s, les petites productions, les exclusivitĂ©s rĂ©gionales, les versions particuliĂšres et tous les titres qui nâintĂ©ressent plus personne commercialement, mais qui font malgrĂ© tout partie de lâhistoire du jeu vidĂ©o.
Je ne parle pas ici dâencourager le tĂ©lĂ©chargement du dernier jeu encore vendu par son Ă©diteur. Je parle de conserver lâaccĂšs Ă des milliers de titres qui risquent simplement de disparaĂźtre avec leur support et leur matĂ©riel dâorigine.
Il faut arrĂȘter de confondre systĂ©matiquement piratage et prĂ©servation.
đź UNE DĂCOUVERTE QUI DĂPASSE LA PLAYSTATION 2
Le plus intĂ©ressant, câest que ce travail ne concerne pas uniquement les consoles de salon.
Le firmware du CXP102064 a Ă©galement Ă©tĂ© utilisĂ© pour lâauthentification de certains systĂšmes dâarcade reposant sur du matĂ©riel dĂ©rivĂ© de la PlayStation 2, notamment :
â le Namco System 246 ;
â le Namco System 256 ;
â le Konami Python 1.
Ces systĂšmes utilisaient eux aussi le MechaCon pour authentifier et permettre lâexĂ©cution de donnĂ©es chiffrĂ©es.
LâĂ©tude de ce firmware pourrait donc Ă©galement faire progresser la prĂ©servation de certaines bornes dâarcade dont le matĂ©riel devient aujourdâhui de plus en plus difficile Ă maintenir.
đ UNE PORTE VIENT DE SâOUVRIR
La PlayStation 2 est sortie au Japon en 2000. Elle reste encore aujourdâhui lâune des consoles les plus importantes de lâhistoire du jeu vidĂ©o et, plus dâun quart de siĂšcle aprĂšs sa commercialisation, nous continuons Ă dĂ©couvrir la maniĂšre dont Sony lâavait rĂ©ellement conçue et protĂ©gĂ©e.
Ce nâest donc pas encore la mort immĂ©diate des modchips, ni lâarrivĂ©e magique dâun Raspberry Pi capable de remplacer le MechaCon ou le lecteur complet.
En revanche, câest peut-ĂȘtre le point de dĂ©part qui permettra un jour de le faire.
Et lorsque lâon sâintĂ©resse Ă la rĂ©paration, au fonctionnement du matĂ©riel et Ă la prĂ©servation des jeux, câest exactement ce genre de dĂ©couverte qui rend la scĂšne rĂ©tro aussi passionnante.
26 ans plus tard, la PlayStation 2 nâa visiblement pas encore livrĂ© tous ses secrets. đ§đź
Sources : travaux de DiscoStarslayer et Libby, Frandroid, Tomâs Hardware et PS2 Developer Wiki.
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